Aller directement au contenu

Danser le Musée

658 Share on Facebook

Dans le courant des derniers mois, le MAC a réalisé un projet d’inclusion qui lui a permis d’enrichir son offre éducative. L’objectif était de proposer une activité participative spécifiquement conçue pour des groupes qui vivent avec des difficultés de développement ou d’intégration.

Le chorégraphe Jean Léger, collaborateur du MAC pour L’imaginaire sans frontière.
Les ateliers Circularité active ont été réalisés dans le cadre de l’exposition Françoise Sullivan présentée au Musée d’art contemporain de Montréal du 20 octobre 2018 au 20 janvier 2019. © Françoise Sullivan / SOCAN (2019).
Les ateliers Angles d’inclusion ont été réalisés dans le cadre de l’exposition Rafael Lozano-Hemmer. Présence instable présentée au Musée d’art contemporain de Montréal du 24 mai au 09 septembre 2018. © Rafael Lozano-Hemmer / SOCAN (2019). 
Photo : MAC

Des personnes ayant une déficience intellectuelle ou un trouble du spectre de l’autisme ainsi que de nouveaux arrivants sont venus au MAC pour vivre une expérience de visite hors de l’ordinaire, où le corps et le mouvement étaient à l’honneur. Accompagnés par le chorégraphe Jean Léger, les participants ont pu parcourir les expositions et découvrir les œuvres en utilisant la danse et l’improvisation. Par cette manière bien unique de dialoguer avec l’art, ils se sont véritablement approprié l’espace du Musée. Dans l’exposition Présence instable de Rafael Lozano-Hemmer, ce sont les objets en mouvement, les jeux de lumière et les grandes projections vidéo qui ont stimulé les interactions avec les œuvres. Pour ce qui est de l’exposition de Françoise Sullivan, dont toute la carrière artistique est traversée par la présence du corps et du geste, les participants ont réagi aux enjeux plastiques de l’œuvre : les compositions, les formes, les tensions, les répétitions. C’est donc dans la complicité, l’intensité et le plaisir qu’une quinzaine de groupes ciblés ont été accueillis au MAC pour expérimenter cet atelier.

Le parcours en danse professionnelle de Jean Léger est bien fourni. À titre de créateur et metteur en scène, il a signé des productions pour la danse, le cirque et l’opéra au Québec et à l’échelle internationale. Après ses débuts comme danseur et chorégraphe, il a commencé à enseigner, puis il a développé des ateliers chorégraphiques qu’il offre maintenant depuis plus de quinze ans à des publics qui vivent avec des handicaps ou des difficultés d’intégration. Lui-même père d’un jeune adulte ayant la trisomie 21, il dit que les obstacles qu’il a vécus dans sa vie lui ont toujours permis de se réinventer. Énergique et communicateur dans l’âme, il conçoit ses ateliers de danse comme une expérimentation continuelle à laquelle il n’y a pas de limites ni de conclusion. Retour sur le projet avec ce collaborateur de choix, qui a conçu et animé la série de rencontres.

 

Vue de l’atelier Circularité active réalisé dans le cadre de l’exposition Françoise Sullivan présentée au Musée d’art contemporain de Montréal du 20 octobre 2018 au 20 janvier 2019. © Françoise Sullivan / SOCAN (2019). 
Photo : MAC

Tout d’abord, pourquoi la danse est-elle un moyen de communication ou d’expression particulièrement adapté pour des personnes qui vivent avec une déficience intellectuelle ou un enjeu d’intégration ?

Ce sont des gens qui, en général, ont plus de difficulté que nous à échanger verbalement. Moi, je les fais communiquer par le mouvement, par les expressions, par le toucher. À chaque atelier, c’est une surprise et c’est le fun ! Ça donne la chance à ces participants de vivre l’artiste en eux. Ça se passe avec le corps, l’espace et l’interaction avec d’autres participants. Pour certaines personnes qui sont hypersensibles ou qui ne se laissent pas approcher, ça peut être beaucoup plus difficile. Mais tout à coup, dans le mouvement, elles se laissent aborder et communiquent différemment. Avec le sens du toucher, elles s’ancrent dans autre chose que leur monde intérieur.

Il m’est arrivé de donner ces ateliers auprès de groupes de femmes violentées ou de gens qui ont des difficultés sociales sévères. Souvent, ces gens-là ne pensaient pas que la danse pouvait les aider. Certains avaient même des réactions violentes : « Si tu penses toi que je vais faire du ballet ! » Puis, au bout d’une demi-heure, c’est eux-mêmes qui se mettaient à diriger le mouvement et qui en redemandaient. Il y a quelque chose de presque magique dans cette communication non verbale.

 

 Vue de l’atelier Angles d’inclusion réalisé dans le cadre de l’exposition Rafael Lozano-Hemmer. Présence instable présentée au Musée d’art contemporain de Montréal du 24 mai au 09 septembre 2018. © Rafael Lozano-Hemmer / SOCAN (2019).
Photo : François Maisonneuve

De quelle manière l’espace du Musée et les œuvres ont-ils été utilisés comme stimulus et sources d’inspiration pour les mouvements de danse ?

Dans l’exposition de Rafael Lozano-Hemmer, les œuvres attiraient l’attention et nous menaient de l’une à l’autre dans un parcours sensoriel. Le travail de cet artiste est basé sur une participation du visiteur. C’était un défi supplémentaire pour moi que de créer une interaction sur l’interaction.

Avec Françoise Sullivan, pendant toute la durée de son exposition, j’ai continué à apprendre et à vivre des choses différentes par rapport à son œuvre. Son univers est particulièrement riche et intéressant à travailler avec des jeunes ayant une déficience intellectuelle. Ses œuvres nous amènent vraiment dans l’imaginaire et c’est facile de se les approprier à notre manière. Avec Sullivan on est là, et on est ailleurs.

Par exemple, avec ses grandes pièces en métal soudé, nous nous imaginions rendre les sculptures vivantes en donnant à notre corps différents angles et en créant des compositions collectives qui allaient bien au-delà de l’imitation. Les volumes se défaisaient et se refaisaient dans un échange créatif.

Devant les tableaux monochromes rouges de Sullivan, il y avait beaucoup de réponses et d’interaction. J’ai joué sur la perception de la différence en faisant remarquer les variations de lignes et de touches. Les participants devaient choisir un tableau et jouer à partir de ce qu’ils ressentaient. Ensuite, je les invitais à se tourner de côté et les peintures devenaient tout d’un coup leur décor. D’ailleurs, dans les années 1960, Françoise Sullivan a réalisé quelques œuvres qui étaient conçues de la sorte, comme des éléments scénographiques pour des spectacles de danse. Donc, il y avait un jeu dans l’espace, mais c’était toujours dans l’échange.

 

Vue de l’atelier Circularité active réalisé dans le cadre de l’exposition Françoise Sullivan présentée au Musée d’art contemporain de Montréal du 20 octobre 2018 au 20 janvier 2019. © Françoise Sullivan / SOCAN (2019).
Photo : MAC

Il est fascinant de penser que dans la tête de ces participants, il y a déjà une démarche qu’on ne connaît pas ! Les jeunes ou même des adultes de 30-40 ans ayant le trouble du spectre de l’autisme ou la trisomie 21 n’ont pas la même expérience du monde que vous et moi. On peut essayer de se promener dedans, mais ça reste inconnu.

On a eu beaucoup de plaisir dans les expositions, on a fait énormément d’exploration et l’expérience était bonne. À certains moments, j’avais même l’impression que c’étaient les œuvres de Sullivan qui jouaient avec nous !

Pour animer ces ateliers chorégraphiques, tu privilégies le mode de l’improvisation. Pourquoi est-ce important de garder une forme de spontanéité avec ces jeunes ?

Pour moi, ce n’est pas tant l’importance de la spontanéité — parce que dans l’improvisation, la liberté totale n’est pas nécessairement ce qui est le plus facile. J’essaie plutôt de ne pas mettre de barrière et d’éviter de donner une leçon. Je ne cherche pas à montrer aux participants quelque chose qu’ils devront ensuite performer. Ce qui compte, c’est de leur laisser de la latitude, de l’espace.

Par ailleurs, je me suis laissé inspirer par l’approche d’improvisation de Sullivan. On retrouve dans ses écrits et sa démarche l’idée de faire le vide complet et de partir de rien. Je souhaitais donner aux participants la liberté que Françoise Sullivan voulait se donner à elle-même pour créer.

Selon toi, qu’est-ce que les participants ont retiré de leur expérience ?

Ce sont, pour une grande partie, des jeunes qui proviennent de centres pour adultes ou d’écoles spécialisées, et la majeure partie vit dans des foyers d’accueil. Donc leur vie n’est pas toujours facile et déjà d’être simplement accepté n’est pas évident. Nous avions prévu un moment de lunch et de discussion après l’atelier chorégraphique. On trouvait ça important de poursuivre la rencontre et de se donner la chance de discuter avec eux. Sans forcer les choses, l’idée était de s’ouvrir les uns aux autres, de poser des questions, de parler un peu de l’activité ou d’autres sujets. L’objectif était tout simplement qu’ils se sentent acceptés. Pour moi, ce qui est important, c’est que lorsqu’ils sont là, ils sont comme tout le monde et qu’ils se disent à la fin : « Wow ! On a eu du fun. » Ils repartent en sachant qu’ils ont participé à quelque chose et qu’ils ont apporté leur contribution. En ce sens, j’ai trouvé que le Musée avait été très ouvert et avait facilité cette cohabitation. Il a créé un climat favorable à l’inclusion.

En ce qui me concerne, ça fait plusieurs années que je fais des animations et des ateliers pour la diffusion de la danse, et j’ai arrêté de vouloir montrer quelque chose. C’est rendu très ancré en moi et j’ai une sorte de réserve quant au fait de leur dire quoi faire ou comment les choses doivent être. Je n’ai pas la prétention de les éduquer. J’avais plutôt le désir de leur faire vivre une expérience en entrant dans leur monde à eux et en essayant qu’ils entrent un peu dans le mien à travers les œuvres qui nous entouraient et ce qu’il y avait à palper, à découvrir.

Cela fait plusieurs années que tu développes ce genre d’initiatives en collaboration avec des écoles et des organismes spécialisés. Quel était, pour toi, l’objectif en donnant ces ateliers chorégraphiques au MAC ?

Ne pas analyser les œuvres, mais plutôt les utiliser pour créer un trajet à travers le Musée. Le parcours que je proposais variait d’un groupe à l’autre. J’avais aussi le souci de permettre aux groupes de prendre leur place dans le Musée, de faire partie de l’exposition et d’être aussi vus par les autres visiteurs. Je voulais montrer qu’on ne fait pas une tache. J’ai un jugement très dur envers notre communauté québécoise et sur notre capacité à accepter les gens avec une différence. En ce sens, dans ma manière de diriger l’atelier, je m’adressais autant aux participants eux-mêmes qu’aux visiteurs libres. Je souhaite que ces jeunes donnent une image de gagnants. Quand le moment s’y prêtait, j’ai même invité des gens du grand public à venir se joindre à un groupe. Ce genre d’échange était souhaitable et faisait partie de l’intention en faisant les ateliers chorégraphiques dans les salles du Musée pendant les heures d’ouverture. Sans forcer les choses, je leur proposais de faire un exercice avec nous et de danser avec les jeunes en groupe ou en duo. Il y a eu des personnes âgées, des étudiants en art, une maman avec son petit enfant et même des gardiens de sécurité ! Je pense qu’on peut dire qu’il y a vraiment eu de beaux moments de rencontre dans le plaisir et dans la danse.

 

Vue de l’atelier Circularité active réalisé dans le cadre de l’exposition Françoise Sullivan présentée au Musée d’art contemporain de Montréal du 20 octobre 2018 au 20 janvier 2019. © Françoise Sullivan / SOCAN (2019).
Photo : MAC

Les ateliers Angles d’inclusion et Circularité active se sont déroulés dans le cadre du projet L’imaginaire sans frontière. Ces activités ont eu lieu dans le cadre des expositions Présence instable de Rafael Lozano-Hemmer, présentée du 24 mai au 9 septembre 2018, et Françoise Sullivan, présentée du 20 octobre 2018 au 20 janvier 2019. Le projet a reçu le soutien du ministère de la Culture et des Communications à travers son programme PARTOUT, LA CULTURE  issu de la politique culturelle du Québec.

Questions? Impressions?

Autres articles récents

Ce cheval…vraiment ?
Osez la question

Ce cheval…vraiment ?

C’est lui qui attire notre attention au premier coup d’œil. Ce cheval béat posé tout près de son sceau auquel il est relié par une corde ou un trait de peinture. L’unique personnage de ce tableau de Sandra Meigs nous met devant une impulsion narrative sans toutefois nous offrir de dénouement. Sandra Meigs Live Now, 1988 Huile sur toile Collection Musée d’art contemporain de Montréal © Sandra Meigs (CARCC, 2020) Photo : François Maisonneuve Lorsqu’on […]

27
Est-ce que vous voyez le visage ?
Osez la question

Est-ce que vous voyez le visage ?

Le titre de cette peinture de Shirley Wiitasalo nous indique un visage célèbre (Famous Face). Peut-être que la face connue d’on ne sait quelle vedette a été engloutie dans ce magma de couleur bleue ? L’artiste a d’ailleurs l’habitude de créer ses tableaux en faisant une esquisse de départ sans avoir d’idée précise du résultat final de son œuvre. Pour elle, l’essentiel du processus de peindre consiste en une manière de chercher l’image, de la laisser […]

368
Ranimer les cercles
Point de vue

Ranimer les cercles

An English version of this article follows. Click here to scroll down directly to the English version. Afin de faire un retour sur l’exposition de l’artiste Rebecca Belmore qui a été présentée l’été dernier au MAC, nous avons rencontré la travailleuse sociale Rachel Deutsch pour discuter de son expérience de visite et d’enjeux actuels en lien avec les communautés autochtones à Montréal. Rachel est impliquée depuis plus de quinze ans auprès des communautés urbaines à Toronto et à […]

205