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Être sur son X

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Pour son œuvre intitulée I’m Your Man (A Portrait of Leonard Cohen), Candice Breitz a fait appel à dix-huit admirateurs de Cohen pour interpréter l’intégralité des chansons de son album de 1988. Il en résulte une installation vidéographique immersive où les thèmes de l’individualité et de la communauté sont mis en relation.

Jean-Pierre Ducharme, un des participants de l’œuvre I’m Your Man (A Portrait of Leonard Cohen) de l’artiste Candice Breitz
Photo : MAC

Breitz est une artiste originaire de l’Afrique du Sud qui questionne des enjeux identitaires et l’impact des médias de masse sur ceux-ci. Elle s’intéresse au phénomène des admirateurs d’un point de vue à la fois artistique et anthropologique. Cette œuvre présentée au Musée d’art contemporain de Montréal est la cinquième d’une série incluant les figures de Bob Marley, Michael Jackson, John Lennon et Madonna. Rencontre avec Jean-Pierre Ducharme, un de ces participants qui nous raconte ici son expérience et sa vision personnelle du projet.

L’artiste Candice Breitz insiste sur l’importance de faire appel à de véritables admirateurs pour ce projet. Qu’est-ce que vous inspire chez Leonard Cohen et qu’est-ce qui vous a incité à participer à cette œuvre ?

Premièrement, il faudrait définir le terme fan qui pourrait avoir plusieurs significations : fanatique, inconditionnel, fan éduqué, etc. Je ne sais même pas si je me qualifie moi-même comme un fan. Je suis tout simplement accro à sa musique depuis 1967 et c’est probablement le seul artiste auquel j’ai été fidèle toute ma vie. Je trouve extraordinaire la manière dont il travaille les mots et les images avec finesse pour nous amener dans un univers. C’est là, pour moi, la force, l’intelligence et la créativité de Cohen. J’ai eu l’occasion de voyager beaucoup au fil de ma carrière et j’ai pu remarquer comment il a réussi à rejoindre et toucher les gens un peu partout à travers le monde.

Je me souviens en particulier d’un séjour au Cambodge en 1989. Le pays recommençait à s’ouvrir au monde depuis l’invasion des Khmers rouges. Aucun journaliste ni politicien n’était admis, mais il avait ouvert ses frontières pour les Nations unies où je travaillais à cette époque. Il n’était évidemment pas question à ce moment-là d’Internet, de Facebook, de courriels et même la téléphonie était compliquée et très coûteuse. Les communications avec la famille et les amis étaient donc très limitées. Mais les chansons de Cohen étaient le seul lien qui me restait parce que je savais que mon épouse connaissait et aimait aussi sa musique. Quand j’entendais une chanson de Leonard Cohen, c’était comme un baume, un soulagement. Je me retrouvais enveloppé un peu comme à la maison. Je pouvais me représenter mentalement mon foyer alors que j’étais à l’autre bout de la planète.

Quand j’ai vu l’appel de fans pour le projet au MAC, c’était comme lorsqu’on postule à un nouveau poste. On regarde la description de tâches et on se dit : c’est moi ! C’était complètement naturel d’envoyer ma candidature parce que j’avais l’impression de correspondre exactement au profil recherché. C’était aussi intéressant, pour moi, d’être associé de façon bien minime et humble à l’œuvre de Cohen. J’y voyais l’opportunité de me retrouver dans une institution muséale comme quelque chose de significatif.

 
 

Comment s’est déroulée votre expérience de tournage en studio ?

Les enregistrements se faisaient de manière individuelle et généralement, on croisait seulement un autre participant qui était avant ou après nous. Je dois avouer que j’ai été surpris du résultat final de l’œuvre parce qu’au départ, quand je suis sorti de l’enregistrement, disons que je ne me prenais pas pour un champion ! Je trouvais que ma performance n’était pas très forte et j’avais peine à croire qu’ils allaient montrer ça au public. C’était la première fois que je devais interpréter un album complet de chansons et quand arrive le moment du tournage en studio avec la caméra, les écouteurs dans les oreilles, les techniciens, etc., il y a un petit stress qui s’installe. Malgré le fait que je m’étais préparé, j’aurais voulu être encore plus confiant pour pouvoir mieux transmettre l’émotion de la chanson. J’essayais de ne pas oublier les paroles et ça mettait une barrière entre ce que je ressentais et ce que j’aurais aimé dégager. C’est normal quand on arrive à froid dans un environnement avec lequel on n’est pas familier. Ce n’est pas la première fois que Candice faisait ce genre d’expérience là ; elle connaissait cette situation. Je pense qu’elle préférait que les participants ne soient, en quelque sorte, pas si à l’aise devant la caméra. Tout ça crée une atmosphère qui est voulue et qui fait partie de son concept. Quand je suis revenu voir l’œuvre et que je me suis retrouvé seul au milieu de l’installation, j’ai compris qu’elle avait saisi quelque chose que moi je ne pouvais pas voir. C’est là, la force de l’artiste. On se sent enveloppé par ces gens de tout acabit qui se retrouvent unis par les chansons d’un bonhomme qui s’appelle Leonard Cohen.

J’ai aussi apprécié ma rencontre avec Candice. C’est vraiment quelqu’un de super. On sent qu’elle est « sur son x ». Pendant le tournage, elle me donnait des conseils et elle m’a même permis de reprendre certaines chansons une deuxième fois.

Maintenant que nous la découvrons dans son intégralité, quelle est votre lecture ou votre interprétation personnelle de l’œuvre ?

Quand j’ai appris l’anglais, c’était au collège militaire alors que je n’étais encore qu’un p’tit gars de Trois-Rivières. Le professeur qui nous donnait des cours nous enseignait avec des chansons. Je me souviens, entre autres, de Bob Dylan et Pete Seeger dans son interprétation de Little Boxes. Cette chanson décrit l’image d’un quartier urbain avec des petites maisons toutes pareilles et bien alignées. Mais à l’intérieur, les vies sont différentes. Pour moi, c’est un peu ça l’œuvre de Candice Breitz : des petites boîtes tout autour avec des gens qui sont chacun dans leur environnement ou dans leur bulle. Je ne connais pas la vie des autres participants, mais je présume qu’elle est différente de la mienne et en dépit de tout ça, nous avons été rassemblés autour d’un projet et d’une passion commune. Nous avons tous travaillé individuellement et cela a créé une œuvre globale qui est, à mon sens, très intéressante. Il y a un toujours une communalité qui fait que les gens peuvent se rejoindre, et ce, au-delà de nos différences et de nos expériences passées.

 

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