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Sandeep Bhagwati

ÊTES-VOUS HORS DE VOS SONS ?

C’est un site de re-collections et de re-sentiments.

Pendant trois ans, des musiciens dans trois villes
Berlin, Montréal et Pune
ont vécu des extases d’influence
Créant la musique autrement que selon leur mode habituel
En essayant de penser et de sentir comme
des artistes visuels, des danseurs, des architectes et des poètes.
Qu’est-ce que la musique quand il ne s’agit pas de son ?

Les ateliers et les concerts ont été filmés et analysés.
Pour ce projet, les artistes et musiciens revisitent leurs rencontres.
Ils réimaginent certaines pièces
En élargissent d’autres  en lien avec la vie qu’ils vivent au jour le jour.
« Coronnant » leur expérience commune.
« Nous sommes la nourriture des autres. (David Szanto) »
Et nous, dans le passé, nous devenons la nourriture de notre propre avenir.

Au cours de cette exposition,
le blogue
ÊTES-VOUS HORS DE VOS SONS ?
essaiera, en paroles, en vidéos, en musique et en gestes
de recréer des moments passés de compréhension et d’aliénation musicale
qui pourraient vous permettre de vivre
l’exubérant, le drôle et le stimulant
les traces dans le sillage de tous les arts éphémères.

 ÊTES-VOUS HORS DE VOS SONS ?
est dédié à la mémoire de Govind Bhilare
pakhawaj-iste extraordinaire et membre fondateur de l’Ensemble Sangeet Prayog,
qui est décédé de la COVID-19 à Pune le 1er août 2020.
Il était sur la ligne de front dans la lutte contre cette pandémie.
Sa chaleur et sa brillance musicale tout au long de ce projet ne seront pas oubliées
et son talent de percussionniste continuera de nous inspirer.

Ecstasies of Influence / Are You Out of Your Sound?

Le penser-sentir de la nourriture et de la performance
David Szanto

À quoi peut bien ressembler un « non-concert » sur l’écologie, l’improvisation, la levure et la mort ? Comment l’art culinaire peut-il devenir de la musique et comment l’obscurité peut-elle éclairer la gastronomie ? Si je me peignais la paume de la main avec du levain et que je serrais la main de dix âmes créatives, qu’est-ce qui s’échangerait ? Quels résidus en subsisteraient ? En quoi cela nous transformerait-il ?

Je n’avais aucune de ces questions à l’esprit au début du projet Ecstasies of Influence, au milieu de 2018. Beaucoup d’autres, cependant, surtout en lien avec l’idée formulée par Sandeep Bhagwati de « traduction » des processus de création artistique et de composition musicale. Je suis moi-même très intéressé par la notion de processus, en art comme dans le domaine alimentaire. Et je me pose aussi des questions sur ce que je fais : Qu’est-ce que l’art culinaire, au fond ? En quoi est-ce différent ou semblable aux autres pratiques alimentaires ? Que nous apprend la recherche artistique sur les questions alimentaires comme la faim, l’identité et la durabilité ? Ce que je fais peut-il se révéler significatif pour d’autres créateurs, concepteurs et performeurs ?

Quand Ecstasies of Influence a été mis en branle, j’ai vite réalisé que j’étais en bonne compagnie. Dès notre toute première rencontre de collaboration dans mon salon, où nous avons mangé de la nourriture que j’avais préparée et discuté de ce que nous souhaitions faire ensemble, j’ai ressenti une sorte de résonance. Cette « visite d’atelier » s’est révélée être un prolongement organique de ce que Sandeep et moi avions déjà mutuellement exprimé. Mon « atelier », lui-même un lieu assez organique, est une écologie complexe de tous les espaces dans lesquels je travaille : cuisines, épiceries, rues, galeries. Écologie, hein ? Un thème a commencé à émerger.

Plus tard dans le processus, lorsque l’Ensemble Ekstasis s’est réuni pour la première fois en tant que groupe, j’ai partagé plus d’images, d’histoires et de choses à manger. L’attention et la reconnaissance que j’ai reçues en retour étaient puissantes. C’était Yom Kippour ce jour-là (19 septembre 2018), et je jeûnais. Je ne suis pas particulièrement religieux ou pratiquant, mais le « jour du Grand Pardon » juif a toujours été important pour moi, une occasion de penser-sentir le rôle central de la nourriture dans nos vies. Le fait d’évoquer les souvenirs de mon ami et source d’inspiration Gigi Frassanito, et de sa mort d’un cancer de l’estomac, rendait mon ventre creux et ma sensation de tête légère particulièrement à propos. Le groupe a semblé apprécier nos poignées de mains couvertes de levure et le goût du pain que j’avais fait plus tôt avec cette même culture de départ.

J’ai tout de suite compris que ces personnes étaient plus que disposées à jouer, à improviser, à bricoler et à goûter — à se laisser aller et à voir ce qui allait se passer. C’était rassurant et gratifiant. J’avais le sentiment que mes incursions du côté de l’art numérique, du design spéculatif et même de l’épistémologie critique m’avaient conduit vers une écologie humaine constituée d’individus qui partageaient les mêmes valeurs et les mêmes sensibilités.

Cette générosité d’esprit s’est réaffirmée à plusieurs occasions au cours de l’automne. À l’approche de l’hiver, nos séances de « répétition » m’ont permis d’approfondir mon sentiment d’appartenance et d’adéquation. Dans le même temps, toutefois, ce sur quoi portait le projet — et l’éventuelle performance — demeurait assez flou. Nous avions des idées de mise en scène et de dramaturgie, des textes écrits et des propositions de gestes, et puis, à la dernière minute, nous avons déterminé l’éclairage, les mouvements de scène et la mise en place des instruments. Mais au-delà de l’écologie et de l’improvisation, quel était le sens du projet ? La pièce avait-elle un but ? Et cela importait-il ? Nous semblions après tout assez à l’aise avec l’impression constante de ne pas savoir. Nous nous en portions très bien, en fait.

À plusieurs moments durant la représentation, je me suis senti transporté, connecté au son et aux émotions, à la fois aux miennes et à celles des autres. Je sentais la présence de Gigi et un effet constant de communion. Quand les lumières se sont allumées, j’ai pris mon dernier accessoire — une miche de pain enveloppée dans du papier, faite avec le levain de Gigi — et je l’ai lancé en direction de Sandeep. Il l’a attrapé avec grâce et notre non-concert s’est terminé.

C’est à ce moment-là ou à peu près que j’ai réalisé ce qui s’était passé. J’ai compris le sens et le but du projet. Isolément, la mort est une perte ; dans la communion, la perte se transforme en connexion, réconfort et nouvelle création. La vérité de la performance avait émergé — comme c’est souvent le cas — à travers son déroulement. Cela ressemble peut-être à du charabia artistique, mais pour moi, ç’a été une grande découverte, un moyen de mieux comprendre ce que je fais — ce que nous faisons tous.

Nous transformons en agissant. Nous tirons un sens de l’action. Nous sentons ceux qui nous entourent et y réagissons. Nous donnons et nous recevons. Nous faisons, nous pensons, nous ressentons. C’est de l’art. C’est mon art culinaire. Nous nous nourrissons tous les uns les autres.

*Disponible en anglais uniquement

sandeep bhagwati
the sound and the unsound
on the “ecstasies of influence” project

1

in this threesome of cities,
through two falls, one monsoon
in a green deccan valley, in a sandbox in prussia,
near a mohawk river embroidered with ice
the sound and the unsound
of our spindrift existence
slowly convolved and took shape

 

2

our wings lifted with – music

 

3

all the songbirds, the cattle, the raindrops,
all the phone calls, the algae, the mothers, the fathers,
all these memories, sore inside our bodies
slowly rose through the uncharted unsound below
gasping for air.

(montréal)

 

4

our mouth filled with – music

 

5

o my companions
how did you wander
all sphinx and larynx
through these rains through these drifts
arriving in sync
your eyes full of monsoons
your sounds fragrant with sighs.

(pune)

 

6

our eyes tore up – with music

 

7

who twisted our tongues
into intricate turns ?

who seared our songs
into thousands of burns ?

who challenged our skins
to stretch into ears ?

who made us grow fins
to encounter our fears ?

who crushed our bones
for more affable chants ?

who fashioned our tones
from the voices of ants ?

(berlin)

 

8

our palms crawled with – music

 

9

what went broke, what we keep
what we spoke in our sleep
haunts our songs when we reap
the returns of the weeks
when confusion was cheap
and bliss dear, and bliss dear…

(berlin)

 

10

our dreams ablaze – with music

 

11

there is nothing to sound
but the air that we eat
that we swallow and knead
into food for our ear

there is nothing to sound
but the being we meet
that we beat and caress
till it yields what we need

there is nothing to sound
but a tear.

(montréal)

 

12

our cheeks burned – with music

 

13

that daily conference of birds
on the soggy lawn outside
got it right:

never stop listening
even when noise prevails
never stop being subtle
even when mountains slide
never cease to make music
even when no one listens

they cast their voice
on our art long ago.
we still hardly know theirs.

(pune)

 

14

our hearts fluttered – with music

 

15

in this threesome of cities
we rambled through music’s abysses
only the air made some sense
it guided us through this entangled maquis
of instruments, bodies and unforeseen grief
of temperatures taken from within our minds
audiations coming alive in our hands.

our sounds and our unsounds
pooled in our blood
thickened, became part of our skin,
our recondite ears.

their skin made of tunes and detunings
their skin made of chords and delicious discords
                             of rhythms and reveries
                             of words as much as of silent complicity

a resonant vista, a rugged and uncertain land.
can our unsounded instincts traverse its terrain?
what from our sonic odyssey will they remember?

 

Zürich, Oct 21-28, 2020