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D’esquive et de rebonds

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Point de vue de la danseuse montréalaise Karla Etienne sur l’œuvre d’Arthur Jafa.

L’hiver dernier, le MAC présentait l’œuvre Love Is the Message, the Message Is Death (L’amour est le message, le message est la mort) de l’artiste américain Arthur Jafa. La vidéo, créée en 2016, présente un collage rythmique et percutant d’images provenant du web, d’archives historiques et de sources variées. Elle dépeint la violence et la persécution des Noirs aux États-Unis autant que la splendeur et la force de la culture afro-américaine.

Afin de faire un retour sur cette exposition, nous avons invité la danseuse montréalaise Karla Etienne à partager son point de vue sur l’œuvre de Jafa. Cette diffusion coïncide avec un contexte de manifestations massives contre le racisme systémique suite aux événements entourant le décès de George Floyd à Minneapolis le 25 mai 2020. Afin de contribuer au dialogue et de faire place à une parole diversifiée, voici le résumé de notre conversation qui s’est tenue au mois de février dernier.

Karla Etienne devant l’œuvre Love Is the Message, the Message Is Death d’Arthur Jafa
présentée au MAC du 8 janvier au 1er mars 2020.
Photo : MAC

Pourrais-tu partager tes premières impressions sur l’œuvre Love Is the Message, the Message Is Death ?

C’est une œuvre qu’on pourrait qualifier de coup de poing parce qu’elle est extrêmement dense. Elle dure 7 minutes, mais on dirait que c’est 2 minutes ! Il y a dans les corps, la musique et les rythmes un va-et-vient rapide entre l’allégresse, la joie, la douleur et la souffrance. Ça nous transporte dans un état d’émotivité, d’attention et de tension. On dit souvent que l’amour et la haine sont deux choses qui sont très proches. Mais l’allégresse et la souffrance aussi, c’est ce qui crée la tension dans la vidéo. On se sent violenté et en même temps on est joyeux. Il y a quelque chose de l’ordre de la célébration dans cette œuvre. Et pour moi, la joie et l’allégresse ne se sont pas de moindres émotions et ne sont pas aussi légères qu’elles peuvent paraître. 

Je me suis également posée la question de la nécessité de montrer encore toutes ces images de violence. Est-ce que ça ne finit pas par polluer et mal instruire les imaginaires ? Au début, Jafa ne pensait pas que ça allait être dans les musées et maintenant ça fait le tour du monde. C’est présenté partout en Occident. Est-ce qu’il y a de la médiation avec les publics ? Qu’est-ce qui se passe autour de cette œuvre ? Puisque les images ne sont pas contextualisées, elles peuvent nourrir l’imaginaire collectif d’une interprétation déshumanisante des corps noirs. L’artiste insiste d’ailleurs sur la complexité du sujet et sur le fait que pour lui, c’est compliqué. Il ne veut pas réduire la culture noire ni ce qui se passe en ce moment ; et c’est une des forces de l’œuvre. On voit tous ces éléments sans explication, sans contexte et après, on se démerde avec ça. Dans un sens, c’est bien parce qu’à un moment donné, la question de l’oppression des Afro-Américains.es nous fait face. Qu’est-ce qu’on fait avec ça ? Comment peut-on reposer cette question ? La part de responsabilité de chacun est très importante, non seulement pour les Afro-descendants, mais pour l’humanité tout entière.

 

Le collage vidéo nous présente des personnes noires à la manière d’un ensemble de corps alliant oppression, célébration et puissance. Comment as-tu perçu cette manifestation corporelle dans l’œuvre ?

Ce qui m’a frappée, c’est la manière de présenter l’esthétique de la résistance. Quand on regarde les personnes, qu’elles soient en train de faire du sport, danser, marcher, chanter, faire de l’humour et prendre la parole, ce sont toujours des corps debout, d’une dignité marquante, et ce, même si elles sont en train de tomber. Quand on voit James Brown, la femme qui chante, ou encore ceux qui se font tabasser, on voit toujours la personne en train de résister. Ce n’est pas un corps vide et mou. C’est un corps puissant, plein et vivant. Il faut peut-être ajouter que cette manière d’être va bien au-delà de l’esthétique.

Ça m’a rappelé le livre de Ta-Nehisi Coates, Une colère noire : Lettre à mon fils. Dans ce texte, il essaie d’expliquer à son enfant que le racisme aux États-Unis va au-delà de tout ce qu’on peut imaginer. Il raconte son parcours de manière très personnelle et au lieu d’expliquer l’histoire de l’esclavage et de Jim Crow, il dit plutôt que le corps noir, dès qu’il entre dans l’espace, est un corps qui dérange. J’ai vu ça dans l’œuvre de Jafa et je trouve ça intéressant qu’on se pose cette question : quelle est cette culture de l’oppression du corps noir ? Pourquoi est-ce ce corps qu’on veut encore détruire, contrôler et dont on cherche à tirer profit aujourd’hui ? Beaucoup de livres et de documentaires peuvent nous éclairer à ce sujet.

 

Le rythme est fondamental dans l’œuvre. L’artiste nous présente une succession d’images en rafale dont plusieurs proviennent des médias sociaux. La cadence visuelle est soutenue par la pièce musicale Ultralight Beam de Kanye West. Quel est ta conception ou ton sentiment face à cette dimension rythmique ?

Ce qu’on voit, c’est que les États-Unis ne seraient pas ce qu’ils sont sans la présence des Afro-Américains. C’est évident et c’est partout, de l’édification de l’économie jusqu’à l’apport artistique et culturel. Pour Jafa, la musique est vraiment importante, on le sent dans la manière dont il insère des éléments de la culture populaire. Ce n’est pas anodin. Les musiques traditionnelles africaines ont en elles-mêmes une capacité de transformation. Une fois transposées en Amérique, elles prennent une grande force évocatrice. Je me demande parfois si nous sommes capables d’analyser intrinsèquement ce qu’il y a derrière cette culture musicale et quelles en sont les racines.

On remarque aussi que la façon dont Jafa a monté la vidéo est très liée à la musique. La structure des musiques africaines est souvent basée sur la polyrythmie et sur un mode question-réponse. Dans la vidéo, il y a des variations de rythmes, des rebonds et une circularité intrinsèque. Une question est posée, une réponse-question survient alors. Comme dit Zab Maboungou, ma collègue de Nyata Nyata, il y a quelque chose qui est déjà là avant la question. La vidéo n’est pas structurée comme un récit linéaire. Jafa insère des choses dans les silences, des éléments dans les failles, des incursions signifiantes. Il superpose la musique de Kanye West au chant d’Obama, au rap de Biggie. Les morceaux glissent de l’un à l’autre sans qu’on s’en rende compte, ça fusionne, ça repart. Ces couches d’histoire ne sont pas linéaires non plus. On voit qu’il ne veut pas enfermer la culture afro-américaine, mais plutôt en donner des bribes, des éclats, des sensations qui finissent par produire du sens par accumulation.

Pour certains, la danse permet de transcender la violence sociale. Dans l’œuvre de Jafa, on observe toute une gestuelle où la fluidité du corps et le mouvement dans l’espace peuvent être perçus comme une esquive, une réponse ou même une résistance à l’oppression. Quel est ton point de vue sur la question ?

Je regrette que l’artiste parle si peu de la danse. Quand on voit toutes les expressions dansées dans son œuvre, c’est énorme ! Les gens sont toujours en train de danser ! J’ai pensé à la manière dont le mouvement est transposé en Amérique, que ce soit dans les différentes formes et styles de danse — la capoeira, le jazz, même le sport. Quand tu regardes Mohamed Ali boxer ou Ronaldinho jouer au soccer au Brésil, il y a de la malice, du jeu. C’est intégré à la manière de bouger. En Afrique, tout le monde danse, dans le quotidien, les célébrations, les rituels. D’être à la maison et de voir ta grand-maman danser dans la cuisine, c’est normal. Il n’y a pas de séparation. La danse offre un rapport à l’espace et aux autres qui est puissant, global, ouvert. Le devant n’est pas nécessairement devant. L’arrière peut être le devant. Toute cette question de l’esquive, du défi et du jeu fait partie de la structure de la danse mais aussi de ta manière d’être : à savoir, comment tu vas contourner les choses et entrer dans l’espace pour t’assurer que ta présence est bien là. Les autres ne sont pas les autres. Jafa parle d’ailleurs de ce rapport à l’altérité très particulier. Tu me vois toujours autre, mais tu ne sais pas quel autre je suis. Je vois cela évidemment de mon point de vue de praticienne de la danse. La résistance est une pratique constante, continuelle et vivante. C’est pour ça aussi que je trouve que dans la vidéo de Jafa, il y a peut-être une poétique de la résistance.

L’œuvre Love Is the Message, the Message Is Death a été réalisée dans un contexte américain. Jafa est lui-même basé à Los Angeles et originaire du Mississippi. Selon toi, de quelle manière peut-on lire cette œuvre dans une perspective plus locale ? Comment est-ce qu’elle entre en résonance avec notre paysage montréalais ou québécois ?

Je trouve qu’ici on est dans le contexte d’une société qui lutte elle-même pour son identité. Est-elle prête et mûre pour la pluralité ? C’est une chance que les artistes de sources culturelles diverses soient là parce qu’ils et elles contribuent à la richesse de la culture d’ici au lieu qu’elle ne s’enferme sur elle-même et ne s’étouffe. Cette contribution n’est d’ailleurs pas un phénomène nouveau, mais elle est loin d’être reconnue à sa juste valeur. Dans la vidéo de Jafa, on voit les pop stars et les vedettes du sport, mais aussi une oppression très forte. Ici, je trouve que les personnes issues d’autres cultures sont plus invisibilisées. C’est plus insidieux d’une certaine manière. Mais les racines de l’exclusion et de la brutalité sont les mêmes. La violence sur les corps et les inégalités sociales sont une réalité qui existe ici aussi, bien évidemment. Et commencer à comparer en se disant qu’ici c’est moins violent qu’aux États-Unis, ce n’est pas la question. Il faut plutôt voir quels sont les mécanismes d’oppression. Comment ils se déploient ici, quelles en sont les conséquences et quelles solutions nous pouvons mettre en place. Du point de vue culturel, un des impacts est la capacité freinée des artistes de se représenter et d’atteindre le public québécois. Il y a beaucoup d’artistes, mais plusieurs diffuseurs traînent à les présenter. Quand les institutions et les espaces culturels ne présentent pas ces artistes, ils restent dans les marges. Ce n’est pas uniquement l’idée d’intégrer le « mainstream » qui importe, mais bien que les artistes aient les mêmes possibilités de présenter leur art avec brillance. 

 

Propos recueillis par Marjolaine Bourdua, médiation numérique.

 

Biographie :

Karla Etienne est une danseuse et travailleuse culturelle montréalaise active depuis plus de 20 ans. Avec Zab Maboungou, elle codirige Nyata Nyata une des premières compagnies de danse contemporaine africaine au Canada. Karla raconte que lorsqu’elle a vu Zab sur une scène pour la première fois, ç’a été un tournant dans sa perception de la danse. Trois jours après, elle était dans son studio, qu’elle n’a pas quitté depuis ! « Pour une personne comme moi née ici et d’origine haïtienne, le rattrapage culturel a été foudroyant ». Elle a depuis été impliquée dans divers organismes et comité de réflexion notamment auprès du Regroupement québécois de la danse et du Conseil des arts de Montréal. Récemment, elle était sur la scène du MAI pour la pièce collaborative One Kind Favor de George Stamos. Pour elle, la danse est le cœur de tout : « À chaque fois que j’ai des doutes, que je me cherche et que je dois faire quelque chose, la danse me ramène toujours au bon endroit ». 

 

Pour explorer plus loin :

Découvrez Karla Etienne dans une entrevue pour La danse sur les routes du Québec.

Dans cette entrevue (en anglais), Arthur Jafa discute de son processus de création pour Love Is the Message, the Message Is Death. 

Pour s’informer sur le sujet du racisme systémique au Québec, voir le documentaire Briser le code et son lexique en vidéos. 

Nous vous invitons à découvrir et encourager la librairie Racines, une ressource locale dont le site propose une foule de titres éclairants. 

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